crédit : Alain Cuerrier

Les Quatre saisons de Montréal, par Martin Thibault

Publié le : 7 octobre 2015

C’est sous le thème des Quatre saisons de Montréal que se sont déroulés les concerts d’inauguration de la saison 2015-2016 de l’Orchestre de chambre I Musici de Montréal, en septembre dernier. Martin Thibault, alors poète en résidence pour le programme Poète de la Cité du Conseil des arts de Montréal, a jeté un regard contemporain sur nos quatre saisons montréalaises :

LES QUATRE SAISONS DE MONTRÉAL
par Martin Thibault

LE PRINTEMPS
wagon bleu ligne orange code 61 je répète
une femme est en train…

s’en vient la vie
sort de terre
station Sherbrooke
sur une civière

quelques brins verts carré St-Louis
le désir de feuilles fortes au bout des branches

les mains sans gants
un homme debout
sur son balcon
une première cette année
regarde passer le facteur vent
livre ses derniers frissons

le sens naît les sons le rythme
au thermomètre il fait moins… froid
ça ne pourra que remonter
comme un départ de fusée
un lancement de beauté

L’ÉTÉ
d’un festival à l’autre un policier à pied
rêve d’arrêter le temps il passe trop vite

un clochard caché derrière ses paupières
sonne sa poignée de monnaie :
aimez-moi s’il vous plaît
il ne fait pas chaud pour rien

la Place des Arts est… à sa place
la place des arbres… sur la montagne Royale
un lampadaire s’allume tout seul un autre aussi
un avion passe… inaperçu

un groupe d’ados se dandinent
les yeux qui n’épargnent personne
le rire coupant la parole libre
pour se défendre
attaquer le vide
entre les mots entre les peaux
entre les êtres et leurs avoirs

une bouche atterrit sur une autre
et tout est dit
pour le moment
une note s’étire sous un archet

L’AUTOMNE
chacun chacune attend son tour
coin Jarry St-Denis
famille école travail… passage obligé
coin de Maisonneuve Beaubien…
un poète joue des tours à l’espace-temps

les couleurs tombent des érables
une peintre les ramasse avec les yeux

les outardes volent en v au-dessus du smog
nous crient : le départ est aussi une arrivée
nos vies sont synonymes
il faudra enlever bientôt les pneus d’été
faire attention au dérapage
tellement de monde sur notre île
tellement d’îles dans le monde
ouvrir les poings caresser l’autre et non la guerre

entre deux nuages le soleil nous refait le coup du bonheur

L’HIVER
neige nombreuse et lumière effilochée
se détachent de l’atmosphère
il fait moins vingt l’extérieur est partout
on ferme portes et fenêtres rentre en soi maison chaude
mais… les secondes deviennent des minutes
des jours entiers s’étirent en semaines longues
les jambes nerveuses tricotent de l’ennui
sur le plancher du salon
on ferme nos écrans on saute
dans nos bottes
va voir glisser les enfants ils se lancent
de la joie en plein visage
font sourire un vieux une vieille
se tiennent par la main
à petits pas sur le trottoir le temps
les dépasse de tous côtés
avec ses bruits de camions
et de charrues de souffleuses
dans Villeray Wesmount Outremont St-Henri
le vent tasse la loi du plus fort
roule les poubelles vides
et les feuilles tombées des portefeuilles

c’est là au plus profond de nous
clarté et noirceur froid et désir
l’air la terre l’eau le feu
et le cinquième élément… l’amour
malgré tout

crédit : Alain Cuerrier

crédit : Alain Cuerrier

MARTIN THIBAULT, poète et narrateur
Poète, romancier, nouvelliste et auteur dramatique né en 1957 à Pohénégamook, Martin Thibault a publié six recueils de poésie et un récit (Noroît), deux romans et un recueil de poésie (Trois-Pistoles) ainsi qu’un essai avec le philosophe Pierre Bertrand (Liber). Choisi comme poète en résidence pour le programme Poète de la Cité du Conseil des arts de Montréal de septembre 2013 à juin 2015, Martin Thibault a pu entrer en résonance avec le discours social et politique de la ville tout en l’enrichissant. Il poursuivra ainsi son oeuvre avec la création et la lecture des poèmes sur les quatre saisons de Montréal.

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